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# Au comptoir des épices.


Au comptoir des épices, il y a toujours des amis du patron qui viennent boire un coup et discuter, tranquillement instalés à l'ombre d'un chêne. Pour boire ça on peut le dire ils sont bons ! Mais pour ce qui est des histoires, elles vont jamais bien loin. En fouillant un peu il est même possible que pour la plupart, elles tournent en rond. Il y en a certaines qui sont faites exprès pour tourner en rond, c'est foutu pour être drôle, comme celle des trois nains que nous a raconté nick le barbu hier.
Il y a aussi celles qui n'ont pas de fin mais pour lesquelles cela ne dérange personne. Et comme celle qui était en train d'etre hurlée a grands renforts de gestes et de voix théatrales, elles font souvent suite à l'alcool de rat-de-paprika. Je crois que c'est uniquement grace à ça que l'absence de fin ne dérange personne.

— Et donc la grand mère, elle est la bêtement sur le bateau, au milieu des quatres tonnes de poivre, avec plus rien pour s'asseoir.
— Et le gosse il est à quai avec sa caisse de cumin et la saccoche de curry de la vieille ?
— Mais ouais ! Et completement creuvé ! Fallait voir, trois fois sa taille qu'elle faisait la caisse ! Mais manque de bol pour la vieille, rien qu'avec son poids, la figure de proue avait de l'eau jusqu'au nombril !
— Ah je l'ai vue ! Elle etait au Porc Chanteur y a pas trois jours, avec un poulet et deux galons de bière à son actif quand je suis parti.
— C'est bien le portrait de la vieille ! Mais du coup le capitaine de La Maria, il peut pas se permettre de risquer de couler entre ici et Baraca pour la piece d'argent que lui rapporte rapporte la grand mère ! Alors il la débarque, tout le monde reflechit un coup et la conclusion amène le gosse et la saccoche de curry sur le pont.
— Ben ouais j'aurai fait pareil !
— Mais écoutez un peu, le gamin, il l'a payée sa caisse de cumin, et il se met a crier qu'il compte pas partir avec seulement une saccoche ! Le patron se rend compte qu'ils ont tout inversé et en géneral, quand on se gourre en inversant, il suffit de refaire juste l'opposé et tout s'arrange. Ni une ni deux, voila le gamin a quai et grandma assise sur la caisse de cumin au milieu des quatres tonnes de poivre. Laissez moi vous dire qu'il a pas fallu 10 secondes au second pour hurler que La Maria avait de l'eau jusqu'au menton ! Alors pour parer au plus urgent, on pousse la caisse de cumin sur la passerelle et on la laisse glisser jusqu'au quai.
— S'en est fallu de peu non?
— Tu parles! Et donc la grand mère, elle est la bêtement sur le bateau, au milieu des quatres tonnes de poivre...

J'étais sur le chemin de ma chaumine avant que le patron ferme boutique. Du coup je peux pas vous raconter la fin. Mais j'ai entendu dire que La Maria avait coulé et qu'on pouvait pêcher du poisson mariné au poivre au loin des côtes du Gretar. Personne arrive à dire si l'arrière gout est un petit curry ou une pincée de cumin... Vous parlez d'une histoire sans queue ni tête! Mais j'ai pire, j'ai ma vie.

Tous les matins je prends un croissant chaud chez le boulanger sur mon chemin pour le comptoir. Une fois au port sud, je tire mes onze heures de corvée quotidienne. Même si on a pas de boulot, on a pas le droit de sortir les cartes avant l'alcool de rat-de-paprika qui détend le patron sur les heures les plus fraiches. Pour vous dire, on a meme pas de pause déjeuner et on doit faire avec ce que les bateaux qui passent veulent bien nous vendre à l'unité. Le sandwich au clou de girofle c'est un peu âpre mais on a appris à l'assaisonner...
Le soir, je vais manger à la cantine, dans la maison communale. Il parait que l'ambiance y est géniale quand les marchands du Nord viennent faire escale, mais ces jours là, le boulot finit tard, et l'alcool de rat-de-paprika reste bien au fond du placard.
Et après le souper, je rentre chez moi. Une petite chaumine pas bien compliquée, avec une jolie cheminée pour les jours d'hivers.
Finalement, avec la maison communale au centre du village, ma chaumine au nord et le comptoir des épices, ma journée fait une petite boucle que je pourrai faire les yeux fermés. Que je fais tous les jours. Je tourne en rond.
Que les Dieux soient maudits, ma vie m'emmerde.


Alors un jour j'ai pris une grande inspiration et j'ai commis un acte qui devait changer ma vie pour toujours. Tout ce dont j'avais besoin pour me tirer de ce port pourri, c'etait de quelques pièces d'or. Juste de quoi tenir quelques temps avant de m'installer ailleurs, acheter un cheval, peut être deux. Avoir une jolie femme et peut être un domestique. Si j'avais des terres et des gens, j'aurai peut etre meme plus besoin de travailler. Je pourrai meme m'établir à la capitale, la vie doit etre facile là bas...
Entrainé par mes réflexions, je me suis vu en petit seigneur de quelques arpens de terre, une vie qui ne m'aurait pas déplue !

J'ai attendu trois mois pour qu'un bateau faisant commerce de bijoux et d'épices fasse halte au comptoir. Je savais que les commercants de ce genre cachaient des pierres précieuses dans des caisses de poivre. Une bonne technique pour qui ne peut pas se permettre de payer les taxes des grandes villes.
Évidemment, une fois dans un petit port comme le notre, il y a bien longtemps que les pierre ont retrouvé leur dignité, dans de petits coffres, bien triées par taille et par couleur !
J'ai attendu que le capitaine du bateau et le patron du comptoir commencent à hausser le ton a propos des taux de change, que mon idiot de contremaitre soit à quai avec une caisse de gingembre et j'ai foncé dans la cale.
La premiere pièce est sombre. Elle sent l'algue. Je balaye du regard mais mes yeux ne rencontrent rien d'autre que de petits crustacés barbottant dans des recoins d'eau. Je cours jusqu'à la seconde pièce. Hourra ! Une dizaine de petits coffres s'entassent derriere des hamacs effilochés.
J'en ouvre un premier et le trouve rempli à ras bord de jade. Je peux faire mieux. De mes mains fébriles, j'ouvre le second. De l'ambre. Meme le jade avait plus d'éclat ! Je regarde derière moi, mais je n'ai pas de vue sur la trappe qui mène au pont. Pourvu que j'ai été assez rapide ! Mes mains tremblent quand elles ouvrent le troisième coffre. Et mon esprit s'embrase quand la brillance des diamants traverse mes pupilles.
Un toussotement sec derrière moi et mes mains perdent definitivement toute force. Les diamants roulent sur le plancher pendant que je me retourne en bredouillant.
— Je...
Mais je me rends compte que c'est simplement un vieil esclave qui purge une retraite bien méritée, enchainé a la cale pour finir sereinement ses jours. Je fourre tous les diamants que je peux dans mes poches et jette le coffret derrière les hamacs avant de me précipiter sur le pont.

Avec du recul, je dois avouer que ce jour là j'avais eu pas mal de chance. Avec plus de recul, je ferai mieux d'appeler ça de la malchance !
Le contremaitre était en train de profiter de l'altercation titanesque qui avait lieu entre le patron et le capitaine pour prendre une pause furtive a l'ombre du chêne.
Alors j'ai pris une caisse et un air de rien, et j'ai fait glisser tout ca sur la passerelle, sur le quai, entre les deux rougeauds criards, en prenant un plaisir mauvais à oser un _Scusez-moi_, et le tout jusque dans l'entrepôt. Les bruits du pied de biche, des diamants qu'on glisse dans la poudre de piment et de quelques coups de marteau, avaient étés gracieusement dissimulés par une série d'insultes émanant de la douce et familière voix du patron.
À ce moment, je me sentais libre. Je savais que les prochaines heures allaient s'écouler plus vite que les pluies alcooliques naturelles dans les rues des bas fond de Camdaro.

À l'apogée le navire marchand était toujours amaré au quai du comptoir des épices. J'avais passé les précédentes minutes à écouter les politesses de la négociation.

— Par Salamador, une mauvaise foi pareille de la part d'un pirate des orfèvres, c'est du jamais vu ! Même le Dieu des Voleurs peut pas cautionner une arnaque pareille. Écoute ma poulette, mon gosse a deux pieds gauches alors j'ai eu la bonne idée de pas faire d'elle une danceuse, tu vois ? Si t'assumes pas de détaxer des pierres volées, eh bien tu les détaxes pas et tu retournes dans ta rue échanger des billes. Mais puisque ta tête de mule persiste à vouloir faire du vrai commerce, fais profiter tout le monde de la détaxe. Bon sang, tous les autres font comme ca. Je vais pas me laisser pigeonner par un mou du bide qui veut donner un coup dur au gagne pain général.
— Mais enfin, bougre de consanguin ! Si le cerveau que t'as hérité de ton père et de sa prostituée de soeur veut bien se secouer le gras, il serait temps que tu piges ce que je te débite par toutes les formes imaginables : j'ai pas détaxé cette fois, ils ont renforcé les controles et j'allais me faire chopper.

Enfin comme toutes les autres conversations du comptoir des épices, celle là tournait en rond. Et qui pouvait les en blamer ? Il faisaient simplement leur travail. Malheureusement, elle etait encord en train de tourner quand le contremaitre avait commencé à insister pour que je prenne à coeur mon tour de cuisine et fasse l'effort de me sortir quelque chose de quelque part.
J'allais devoir exécuter la deuxième moitié du plan avec le marchand à quai. D'avance je frémissais du plaisir malsain de l'audace et de l'adrénaline.

Je me rappelle avoir fait les choses avec un professionnalisme surprenant. J'avais tiré la porte de l'entrepot derrière moi pour qu'aucun coup d'oeil indiscret ne puisse apprendre à son auteur qu'un membre de la paire de sandwich au piment - que par ailleurs j'avais confectionné avec le plus grand amour pour les sandwich - valait légèrement plus cher que l'autre. J'avais aussi essuyé avec mon flegme tout habituel les sarcasmes du contremaitre.

— Il est un peu osé ce sandwich.
— Bof.
— Tu manges pas le tien ?
— Pas faim.
— Un peu fort quand mm.
— Ah.

Mais les choses avaient finies par s'emballer.

— Par le Dieu Santé, il est carrément trop pimenté ! Tu veux me trouer les boyaux et que je crève tout déséché, c'est ça ? Par Borin, je vais t'y faire gouter à ton sandwich !

Et avant que j'ai pu entamer quelque mouvement que ce soit - deja occupé que j'étais à passer cette fin de journée aussi benoîtement qu'à mon habitude, pour ne pas éveiller les soupcons, mais aussi parce que c'est le seul moyen de laisser passer le temps sans que le patron ne vienne vous murmurer des remontrances, toujours douces et polies, directement dans le pavillon de l'oreille - le contremaitre avait empoigné mon sandwich. À mon grand damn, j'avais observé les pierres se répendre sur le bois du ponton, intérieurement consterné, mais extérieurement impassible - occupé que j'etais a passer cette fin de journée aussi benoîtement que...

Mystérieusement, ç'avait été l'insignifiant son de l'impact des diamants tombés dans l'eau a travers les lattes du ponton qui avait
mit fin au déchainement incendiaire des deux marchands en plein commerce amiable.
Il n'avait pas fallu longtemps pour que toutes les évidences m'accusent et que le capitaine volé s'étouffe d'un brame. "Tu devra répondre de cela devant le fouet et devant les Dieux !" Puis d'ajouter plus calmement, "mais d'abord le fouet !"

Et avant qu'il puisse déballer son fouet, tout était devenu blanc. Un instant. Puis tout noir. Un instant aussi. Le temps, en fait, que mes pupilles se remettent en place et m'autorisent à observer la scène plus en détail.


"Non, les Dieux d'abord", avait dit avec malice une souris géante coiffée d'un élégant chapeau, assise a une table en _U_ au centre de laquelle je me trouvais a ce moment. "C'est vrai quoi, les Dieux d'abord, non ?"

"Mais bien evidemment ma chère", avait répondu un ours à lunettes assis au centre.
C'est à ce moment que j'avais réalisé que des animaux géants assis a une table parlaient, soit, mais surtout que chacun avait devant lui un présentoir faisant mention d'une sorte de fonction. Devant l'ours etait écrit _Régent Général_ et devant la souris _Beauté_. Je crois sincèrement que c'est ce dernier détail qui m'avait fait tourner de l'oeil.

Je m'étais réveillé au meme endroit alors qu'un cobra à stétoscope regagnait le siège nommé _Santé_.
Un hérisson à moustaches, désigné par _Justice_ m'avait alors adressé un "on se sent mieux, monsieur le voleur de diamants qui n'aime pas sa vie tranquille ?" plein de sous entendus... Et de bien entendus très explicites.

"Bien, maintenant que tout le monde est réveillé, nous allons pouvoir commencer. Je me présente, je suis Régent Géneral et je vais présider ce tribunal divin exceptionnel."
Un rat masqué assis à côté de Beauté avait ajouté :
— "Enfin, exceptionnel est un bien grand mot étant donné qu'on fait ca à chaque fois qu'un morveux en bas jure par notre nom...
— Tu exagères toujours Voleur, moi je suis pas convoquée si souvent," avait répondu Beauté.
— "Ça c'est parce que personne ne jure par ton nom, ils sont tellements laids qu'ils te croient morte ou impuissante, ma pauvre !"

RÉGENT - Silence! Bien, comme je disais, nous allons pouvoir commencer. De quoi accuse-t-on le jeune homme ici présent?
JUSTICE - Vol de diamants, supercherie.
VOLEUR - Mais enfin comprenez-le, clairement son train de vie avait besoin d'un petit coup de pouce ! Et puis dans l'ensemble le plan était audacieux, plutôt bien exécuté pour une première. Non moi sérieusement je trouve qu'il a du mérite ce petit.
RÉGENT - Grmpf.
JUSTICE - C'est un crime honteux.
VOLEUR - Seulement à l'encontre d'un pirate des orfèvres.
SANTÉ - Et qui ne mettait personne en danger. Statistiquement, le contremaitre n'avait qu'un pourcent de chance de mourir de ce sandwich. C'est bien en deça de la limite légale.
JUSTICE - Mais cette fois la marchandise était légale. Et le capitaine a repétitivement juré par mon nom avant de nous convoquer, je ne tiens pas a m'établir une réputation de laxiste !
RÉGENT - BeautéMoustache, quelque chose à ajouter ?
BEAUTÉ - Je ne me sens pas vraiment bien placée pour juger. Et m'appelle pas comme ça. Cela dit, il est relativement laid.
VOLEUR - Y en a qui feraient mieux de se taire...
BEAUTÉ - Oh moi j'ai pas demandé de venir ! C'est tout de même pas ma faute si cette barique de commerçant ne jure que par moi depuis qu'il a vu la tronche de sa fille !
SANTÉ - J'ai toujours dit que c'était stupide de leur laisser nos vrais noms. J'ai d'autres chats à gober moi. De toute façon il est coupable, c'est ce que tout le monde va voter sauf Voleur, et peut être Beauté si on parle du châtiment avant le vote.
BEAUTÉ - Pourquoi faut-il toujours qu'il y ait un châtiment ?
RÉGENT - Bien, procedons au vote alors. Ceux qui le croient coupables lèvent la main.
BEAUTÉ - Ça va être cruel comme châtiment ?
VOLEUR - Oh la ferme et lève donc la patte.
RÉGENT - Bon, je note qu'il est coupable à quatre voix contre une. Quelqu'un a une punition a proposer ?
MOI - Ben...
JUSTICE - Je ne crois pas que vous soyez autorisé a parler, mon brave.
BEAUTÉ - Oh on peut bien le laisser placer un mot.
MOI - C'est cumulable avec le fouet ?
RÉGENT - Bien sur ! On ne peut quand même pas tout faire à la place des mortels!
MOI - Je trouvais deja ça suffisant.
VOLEUR - C'est intéressant comme concept, j'aime beaucoup : laisser les humains se punir eux même !
SANTÉ - Si je puis me permettre, j'ai developpé un petit quelque chose sur mon temps libre. En deux injections on peut déclencher une douleur parfaitement adaptée au crime commis... Totalement ingénieux, vous devriez voir.
JUSTICE - Adaptable à la faute ? Hmm, j'aime beaucoup !
RÉGENT - Je crois avoir un compromis. À la fois juste pour le crime commis, et prenant en compte la requête eémise par le prévenu qui trouve son sort, je cite, "suffisant". Je te condamne donc aà vivre éternellement la même vie que celle que tu avais jusqu'à maintenant!